Le Traité de Paix de Vervins du 2 mai 1598

Par Marie-Hélène Morot-Sir

Permit à la France d’aller fonder la Nouvelle France.

Ce traité de paix négocié dès le début de l’année 1598, puis signé le 2 mai à Vervins, mettait fin à de longues années de conflits avec l’Espagne. Les négociations, présidées par Alexandre de Médicis, légat du pape Clément VIII, furent longues et difficiles. Aussi important qu’il fut pour faire cesser ces guerres entre les deux pays, les descendants de la Nouvelle-France, ne doivent pas occulter son grand intérêt.

Des accords entre Philippe II d’Espagne et Henri IV dénommés « clause secrète », mais appelés aussi « ligne d’amitié » eurent lieu au moment des négociations de ce traité. Elles leur permirent de s’entendre sur une réelle « ligne d’amitié dissipant les voies de faits de la part des Espagnols contre les activités des Français » permettant à la France de pouvoir établir officiellement des colonies en Amérique septentrionale et ainsi de fonder la Nouvelle-France, en commençant par Port Royal, en Acadie.

Les Espagnols renonçaient en faveur des Français à leur monopole accordé par le pape « les particuliers français pourraient désormais agir à leurs risques et périls sans que la paix ne fût troublée entre les deux nations »
Cette entente entre les deux couronnes française et espagnole modifia les célèbres arrêts du pape Alexandre VI – Rodrigo Borgia – lors du traité de Tordesillas le 7 juin 1494, signé presque cent ans auparavant, peu après la découverte de Christophe Colomb, contredisant formellement la Bulle papale Inter Caetera qui en 1493 avait précédée Tordesillas.

Carte du traité de Tordesillas

Tout avait commencé entre Ferdinand d’Aragon, Isabelle de Castille et Jean II du Portugal. Ces deux pays ayant envoyé la majorité des explorateurs au cours du 15ème siècle, ils comptèrent sur le pape, chef de l’Église catholique romaine, pour légitimer leurs revendications à mesure que leurs recherches prenaient de l’expansion. Lorsqu’ils avaient appris qu’il y avait des terres de l’autre côté de l’Atlantique les Européens avaient compris qu’il s’agissait des vastes continents de l’Amérique du Nord et du Sud, des conflits avaient émergé pour savoir qui avait des droits sur ces territoires.

Il y eut alors deux Bulles du Pape, importantes : Aeterni regis en 1481 dont les avancées avaient donné au Portugal tous les territoires d’Afrique à condition de les évangéliser, et les îles Canaries aux Castillais d’Espagne puis, en 1493, peu après les découvertes de Christophe Colomb faites sur des navires espagnols, la Bulle Inter Caetera donnant cette fois des avantages plus conséquents à l’Espagne en déplaçant le méridien précédemment tracé, pour donner à ce pays un contrôle en Asie, tout en permettant aux Portugais de prendre de l’expansion au Brésil.

« Le doigt du Pontife traçait une ligne sur le globe terrestre et les deux nations la prenaient pour une limite sacrée » Ce Pape Alexandre VI avait ainsi partagé le monde en deux, en faveur des Espagnols et des Portugais, à partir d’une ligne joignant les deux pôles, située à cent lieues à l’ouest des Açores. Tout ce qui était à l’Ouest appartiendrait désormais au roi d’Espagne, tout ce qui était à l’Est au souverain du Portugal.

Le Trait de Tordesillas

Il y eut néanmoins de nouvelles discussions. Elles ne cessèrent qu’avec le traité de Tordesillas le 7 juin 1494.
Ce traité reprenait la Bulle Inter caetera mais faisait officiellement de l’Atlantique Sud une mer portugaise, assurant à ce pays le contrôle de la route du Cap et la libre navigation vers les terres de l’Ouest, notamment le Brésil puisqu’en 1500 Pedro Alvarez Cabral le découvrira, et il deviendra de facto Portugais.

C’est ainsi que les rois du Portugal et d’Espagne, avec l’aval du pape au Traité de Tordesillas, s’étaient partagés le monde, alors le Roi de France François Ier, aura cette phrase, restée célèbre, adressée à Juan II du Portugal, au moment des rivalités entre les Habsbourg de Madrid :
“ Le soleil brille pour moi comme pour tous les autres. Puisque vous et le roi d’Espagne avaient décidé de vous partager le monde, je vous serais très obligé de me communiquer la copie du testament de notre père Adam, qui vous institue seuls légataires universels et m’exclut ainsi de ce partage !

Mais à cette époque où il n’était pas de mise de se faire excommunier par le Pape, François Ier dut agir avec diplomatie avec ce dernier.

L’entente de Vervins entre l’Espagne et la France changea bien des choses.

Signature du traité de paix de Vervins, huile sur toile de Gillot Saint-Evre, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon, 1837.

Les Français pourront dès lors traverser officiellement l’Atlantique « sans molestation » ils auront désormais la possibilité de s’installer en vertu de cette « ligne d’amitié » tracée du Nord du Tropique du Cancer, et à l’Est du méridien de l’île de Fer (Hierro) la plus méridionale et occidentale des îles Canaries et jusqu’en Amérique.

Henri IV

Henri IV put donner à partir de là une véritable impulsion aux expéditions de l’autre côté des mers, contrairement à François Ier qui n’avait pu agir librement, étant obligé de montrer une grande réserve, et de tenir compte de la décision du Pape, tandis que l’Espagne et le Portugal grâce à l’appui de ce dernier avaient depuis longtemps fait de grandes avancées maritimes, ayant même déjà édifié leur empire. La France ne pourra donc se lancer que fort tard, à cause de ces décisions papales arbitraires, elle arrivera de ce fait en dernier dans les parages, n’ayant pas pu avoir jusque-là de véritable politique maritime.
Seuls des particuliers français avaient pu parcourir les mers, il y avait bien eu en 1504 un capitaine de Honfleur qui était parti pour les Indes (les vraies !) par le cap de Bonne Espérance. Cependant surpris par une terrible et importante tempête, au sud de l’Afrique, il fut obligé d’y rester quelques mois, et en définitive, son expédition tombera à l’eau, si l’on peut dire !
On avait bien assisté à d’autres tentatives, ainsi l’amiral de Coligny avait formé son grand projet d’installer des Huguenots en Floride et au Brésil mais ces expéditions avaient mécontenté successivement les Portugais au Brésil et les Espagnols en Floride, des affrontements avaient eu lieu, cela en était resté là !

francois1er

François Ier après avoir exprimé son mécontentement de la décision papale avait malgré tout envoyé Jean de Verrazano remonter les côtes Est de l’Amérique, de même il y avait eu les explorations suivies de tentatives d’implantation de Jacques Cartier, elles se sont terminées avec celle de Roberval qui lui n’avait fait que passer !

Henri IV avait compris que les expéditions isolées des navigateurs ne pourraient jamais rien donner, à part quelques avantages à ceux qui les entreprendraient, il fallait que la Couronne française dirige le mouvement, coordonne les efforts, apporte son appui aux commerçants en facilitant l’émigration et colonise elle-même. C’est pourquoi à partir de Vervins qui lui donnait enfin la liberté officielle de le faire, Henri IV engagea la France dans une véritable politique d’expansion, s’employant dès lors, tout comme la Hollande ou l’Angleterre à s’appuyer pour cela sur des compagnies de commerce.

Mais que s’était-il passé pour que le roi d’Espagne Philippe II accepte si facilement la demande d’Henri IV, pendant les négociations du traité de paix de Vervins?

Durant les guerres de religion la Ligue catholique défendait la religion, rejetant l’attribution de places de sûreté aux protestants ce qui avait entraîné la révolte de certains catholiques comme jacques d’Humières gouverneur de Peronne. Ayant refusé de remettre les clefs de la ville aux protestants toute la Picardie s’était aussitôt ralliée, suivie par d’autres régions.
Les succès de la Ligue devenaient un réel danger pour la monarchie.

Depuis 1582 le roi d’Espagne Philippe II apportait son soutien financier à cette Ligue, dans le but d’affaiblir le roi de France Henri III, son rival sur le plan européen. Ces guerres de religion françaises arrangeaient particulièrement les Espagnols qui en avaient profité les années précédentes pour agir au Nord des Pyrénées.

En 1584 au décès de son frère, François, duc d’Anjou, Henri III n’ayant plus d’héritier, reconnaît son cousin et beau-frère Henri de Navarre comme son successeur sur le trône de France. Ce dernier fils d’Antoine de Bourbon, chef de la maison des Bourbons, est un descendant de Louis IX, mais la protestation des catholiques est d’autant plus virulente qu’il est protestant.
La huitième guerre de religion en 1585 trouble à nouveau le pays.
La bataille de Coutras en octobre 1587 se termine par une grande défaite de la ligue devant Henri de Navarre et les protestants, plus de deux mille catholiques périrent ainsi que le duc de Joyeuse.
Rien ne s’arrange, bien au contraire, les membres les plus extrêmes font régner la terreur sur Paris, c’est pourquoi le roi se voit dans l’obligation de faire exécuter le duc Henri de Guise chef de la Ligue, ainsi que d’autres ligueurs comme le prince de Joinville en 1588.
Le duc Charles de Mayenne, propre frère d’Henri de Guise, prend la tête de la Ligue, toutes les régions tenues par la ligue se soulèvent contre le roi, et Henri III est finalement assassiné par jacques Clément, membre de cette ligue le 1er août 1589.

Au milieu de ce trouble, Henri IV arrivé sur le trône après l’assassinat de son beau-frère et cousin Henri III essaie de s’imposer. Il doit pour cela s’employer à faire une longue reconquête des catholiques Français qui ne le reconnaissent pas pour roi. Il abjure alors sa foi, en juillet 1593 espérant apaiser les choses, puis après son couronnement à Chartres le 27 février 1594, il entre à Paris. Pourtant de son côté l’Espagne continue à soutenir la ligue catholique en envoyant ses troupes espagnoles, les tercio, des fantassins professionnels très entraînés.

Henri IV excédé déclare la guerre à l’Espagne, le 17 janvier 1595, le royaume est exsangue et épuisé par ces interminables guerres civiles qui durent depuis une génération ! Cela semble donc bien périlleux, mais démontre une extraordinaire habileté politique, en effet en déclarant ainsi la guerre à l’Espagne, Henri IV va réussir à rassembler des Français déchirés contre un ennemi commun, et les ligueurs non ralliés passeront pour des traîtres à leur pays.
C’est également d’une grande audace parce qu’il va falloir affronter ces fameuses formations d’infanterie espagnoles, les tercios, elles ont fait preuve, bien des fois, de leur efficacité sur les champs de batailles européens, elles constituent un danger réel pour leurs adversaires.
Les premières opérations militaires débutent bien pour les Français, malgré l’infériorité des troupes, Henri IV fait preuve d’une grande témérité en se portant aux avant-postes, pour fondre sur l’avant-garde espagnole, trop bien renforcée par les troupes ligueuses. Après bien des luttes, une victoire française a lieu à Fontaine française, le 5 juin 1595. Cette victoire marque le début de la fin pour cette Ligue, en effet on assiste à la soumission au roi de Charles de Mayenne, ce qui déroute la grande majorité des ligueurs, même si certains parmi les plus fanatiques continueront encore à faire de la résistance, en passant aux Pays Bas Espagnols !
Après Henri de Turenne qui gagne à Ham, puis l’entrée triomphale d’Henri IV à Lyon en septembre 1595, les années 96 voient un sursaut des Espagnols avec la prise de Cambrai, suivie de celle de Calais, mais cela s’aggrave en mars 1597, lorsque les Espagnols déguisés en marchands de noix prennent Amiens, grande cité picarde. Amiens étant la place défensive de Paris, Henri IV part immédiatement avec Maximilien de Béthune, futur duc de Sully, pour reprendre Amiens, les Espagnols surpris de cette arrivée si rapide des troupes françaises s’enferment dans la ville…. le siège durera six mois, mais enfin le gouverneur espagnol capitulera en septembre 1597.

Cette victoire décisive va permettre de contraindre le roi l’Espagne à la paix, d’autant plus que l’Espagne est à bout de souffle, elle subit des difficultés financières, sociales et économiques importantes, et toute sa flotte vient d’être incendiée dans le port même de Cadix, par les Anglais au mois d’avril 1587 !

La Paix de Vervins permet à Henri IV de mettre fin aux guerres civiles qui ruinent le royaume après quarante ans d’affrontements plus ou moins directs avec l’Espagne. Cela fut ressenti comme un véritable soulagement dans tout le royaume !
En position de force, il peut exiger de l’Espagne la restitution de certaines villes du Nord, mais aussi amener Philippe II à cet accord inespéré, celui de partager son monopole octroyé par le Pape, donnant ainsi officiellement le droit à la France de traverser les mers, et d’envoyer des colons sur les «Neuves-Terres».
Désireux de poursuivre en Amérique la politique expansionniste de François Ier, Henri IV va être, désormais, à l’abri de toute contestation.
Un alinéa discret est ajouté au traité.

La Nouvelle France va bientôt voir le jour …

*Marc Lescarbot originaire de Vervins, où il était né en 1570 avait apporté une modeste contribution en tant qu’avocat aux négociations, en écrivant un discours ainsi qu’un poème. Il suivra plus tard Samuel de Champlain à Port Royal et participera à l’Ordre de Bon Temps pour distraire le petit groupe de Français à Port Royal, au cours de l’hiver 1606-1607, terriblement glacial.

Marie-Hélène Morot-Sir est auteure de livres historiques : 1608-2008 Quatre cents hivers, autant d’étés ; Le lys, la rose et la feuille d’érable ; Au coeur de la Nouvelle France – …

Ce contenu a été publié dans Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.